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Une accélération de l’histoire

Julia Kristeva

 

1. « Un Etat plus ancien que l’histoire… » (Charles de Gaulle)

Les démocraties modernes tentent de se ressaisir en commémorant leur histoire : elles célèbrent la victoire de leurs valeurs (ainsi, le 8 mai 1945, date anniversaire de la fin de la Seconde guerre mondiale en Europe) ; elles se recueillent  contre la barbarie (entre autres, le 11 septembre 2011, jour de l’attentat du World Trade Center, perpétré par les djihadistes d’Al-Qaïda). Quoique parfois tout aussi déterminantes, les dates du calendrier diplomatique participent rarement de cette historiographie refondatrice de la sociabilité universelle des nations.

Je vous propose de penser que le 27 janvier 1964 fait partie de ces moments-clés  qui ont accéléré l’Histoire : en tendant la main à la Chine, la France a rappelé au monde que les énergies européennes n’étaient pas éteintes et fait le pari, selon les mots prophétiques de Malraux, que « l’ère chinoise commence ».

Ce ne fut pourtant qu’un bref communiqué, publié simultanément à Paris et à Pékin : « Les gouvernements de la République française et de la République populaire de Chine ont décidé,  d’un commun accord,  d’établir des relations diplomatiques. Ils sont convenus à cet effet de désigner des ambassadeurs dans un délai de trois mois. »

Mais par ces quelques mots, un homme d’Etat visionnaire, Charles de Gaulle, avait l’audace de défier l’Empire soviétique (les relations sino-soviétiques accusent une nette dégradation, suivie de ruptures et de confrontations), prenait de vitesse les Etats-Unis (dont les relations avec la Chine ne connaîtront un renouveau timide avec la diplomatie dite du ping-pong qu’en 1971, pour se rétablir officiellement en 1979), et provoque le scandale au sein de chancelleries marquées par la vision d’un monde divisé en deux blocs inconciliables.

Certes c’est la « Chine de toujours » que le Général de Gaulle salue plus particulièrement   (cet « Etat plus ancien  que l’Histoire, constamment résolu à l’indépendance, s’efforçant sans relâche à la centralisation, replié d’instinct sur lui-même et dédaigneux des étrangers, mais conscient  et orgueilleux  d’une immuable pérennité »), dans un éloge nuancé où l’on peut lire le désir d’aplanir les difficultés liées à l’engagement de relations diplomatiques avec un régime communiste : en dépit de son idéologie du moment, la Chine reste la Chine.

 

   Aurait-il lu Laozi 老子: « Gouverner un grand pays, c’est comme faire cuire de petits poissons » (entendons : ne pas le toucher et le tourner, car on risque de l’écraser) ? Cela ne fait aucun doute : le général de Gaulle place le renouveau franco-chinois au plus haut niveau, c’est-à-dire sur le terrain de la culture. La même année, un ancien ministre de l’Education nationale, Lucien Paye, universitaire éminent de surcroît, est nommé premier ambassadeur de France ; l’année suivante, André Malraux lui-même, alors ministre de la Culture, se rend sur place. Car si le Général appelle de ses vœux des « rapports féconds de peuple à peuple », basés sur les échanges économiques, industriels et techniques, il estime que ceux-ci ne deviendront possibles, réels et prometteurs que grâce aux  « affinités qui existent  notoirement entre les deux nations pour tout ce qui a trait aux choses de l’esprit, compte tenu du fait  qu’elles se portent, dans leurs profondeurs, sympathie et considérations réciproques » : autant d’atouts  qui conduisent les deux pays à « une croissante coopération culturelle ».

  Dans les soubresauts de la décolonisation, anticipant sur le discours de Phnom Penh de 1966, la République française par la voix de De Gaulle plaide ainsi pour le respect de la souveraineté nationale, afin de rétablir l’équilibre international, et annonce implicitement la nécessité de dépasser la  gestion bipolaire de la planète par ce qu’on appellera  plus tard une gouvernancemultipolaire.

 Les cinquante ans qui nous séparent de ce moment ont vu s’affirmer les identités nationales, régionales, mais aussi, au-delà des frontières géographiques,  religieuses, sexuelles, individuelles, singulières. Quel équilibre international est-il possible d’établir (ou pas), dans ce contexte de revendications et de croisements identitaires où la France et l’Europe, en situation de crise endémique, avancent prudemment, tandis que la Chine - consciente de son ascension vertigineuse et encore incertaine de pouvoir l’assumer -  se pose en centre de gravité mondial en lieu et place des Etats-Unis ?

 L’appel aux « choses de l’esprit » et à leur « profondeur » transversale  aux institutions politiques nous invite à inscrire dans l’agenda politique  la longue   durée de la mémoire culturelle propre aux nations, aux traditions, aux religions, aux  créations personnelles. Quelles interactions sont-elles possibles entre la mémoire culturelle chinoise et celle de la France dans l’Europe ?

 

2. Voyage en Chine

Jeune étudiante en Bulgarie, mon pays natal, j’ai entendu les  vibrations de cette  première reconnaissance de la Chine  dans les débats qui passionnaient  les intellectuels, mes aînés. Un des grands critiques littéraires de l’époque m’a fait lire le dialogue imaginaire qu’il  venait d’écrire entre Laozi et Confucius : des métaphores de deux sagesses philosophiques et politiques qui  se confrontaient et se complétaient, comme deux  variantes possibles d’une éventuelle gouvernance démocratique après le « dégel » et la fin du stalinisme. Mais c’est en France, où je suis arrivée avec une de ces bourses d’études que le général de Gaulle, soucieux  d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural,   accordait aux jeunes chercheurs des « pays de l’Est », que j’ai pris la véritable mesure de l’éveil chinois.  C’était deux ans après l’établissement des relations diplomatiques avec la Chine, je lisais à Paris la volumineuse encyclopédie Science and Civilisation  in China de l’Anglais Joseph Needham, commençais d’apprendre le chinois, mais, à rebours de nombre de mes contemporains, davantage fascinée par cette civilisation énigmatique que par la Révolution culturelle du président Mao.  Originaire d’un pays du bloc communiste, je m’estimais à bon droit « rescapée » du stalinisme et fus épargnée de la « maladie chinoise » qui toucha tant de mes pairs intellectuels dans le contexte de mai 68. J’y voyais un symptôme qui révèle un désir, et la passion révolutionnaire me paraissait la conséquence de l’effondrement en cours du totalitarisme, de gauche en particulier, en même temps que celle de la sclérose de la démocratie occidentale en général, contre laquelle certains d’entre nous se disaient « enragés ».

   Trois ans après que la Chine devint membre de l’ONU, en 1974, je fus invitée  à visiter le pays au sein de la délégation dite « de Tel Quel ». Conduite par Philippe Sollers, elle comprenait Roland Barthes, Marcelin Pleynet, François Wahl et moi-même (Jacques Lacan, qui devait être du voyage, ne put nous rejoindre au dernier moment). Nous parcourûmes Pékin, Luo-yang, Xian, Canton, Shanghai et d'autres bourgades moins connues : je me perdais dans la soie rose des cerisiers en fleur, je m'exerçais à déchiffrer la sagesse sur les stèles des temples taoïstes et des monastères bouddhiques, je me pétrifiais de respect dans l'allée des Morts ou sur la Grande Muraille, mais mon objet d'observation principal restait les femmes modernes et bien réelles qui m'entouraient. C'était l'époque du féminisme à New York et à Paris, j’entrepris l’écriture d’un  livre sur Les Chinoises pour les Editions des femmes récemment créées (publié en 1975, épuisé en français, ainsi que sa traduction anglaise About Chinese  Women, New York, Urizen Books, 1977, London, Marion Boyars, 1977 ; republié en français par Pauvert, 2001 ; et  en chinois 中国妇女 Tongji University Press, 2010). Au carrefour d’une enquête culturelle et d’une inquiétude politique, j’écrivais : «  Si l’on ne s’intéresse pas aux femmes, à leur condition, à leur différence, on rate la Chine. » Entre  psychanalyse   et anthropologie, c’était la diversité  humaine qui m’intéressait, et la question de savoir quelles gouvernances pouvaient se construire sur la Terre en tenant compte des mémoires culturelles,  différentes  de notre héritage gréco-judéo-chrétien : par exemple,  si l'univers se disait en yin et en yang, et s'il s'écrivait en idéogrammes.

   Le livre se présentait donc comme une interrogation sur les fondements du pacte social  constitué par la différence sexuelle et le contrat entre les deux sexes. En parcourant  l’histoire  de la famille chinoise et le destin des femmes en Chine - de l’Antiquité  jusqu’à la révolution bourgeoise et le communisme -,  je soutenais que les  diverses configurations des rapports entre l’homme et la femme  conditionnent en profondeur la diversité des éthiques, des croyances, des religions, du droit familial évidemment et, pour finir, des modes mêmes de représentation du pouvoir dans toute société. A une époque où la pilule et l'I.V.G. n'étaient pas encore autorisées en France, et où la mode n'était pas aux femmes ministres, la Chine, qui paraissait s'éveiller du Moyen Âge et sortir du modèle soviétique, offrait une mosaïque de questions et de réponses qui ne pouvaient que stimuler la réflexion sur l'avenir du «deuxième sexe» – non : de la « moitié du ciel ». Cette réflexion s’incarnait pour moi dans des thèmes d’intérêt personnels (la maternité, la famille, l’harmonie ou la guerre des sexes), que j’abordais  dans mes rencontres avec les femmes chinoises dont j’esquissais le portrait. Consciente d’effleurer des  problématiques gigantesques, je me proposais simplement de les formuler, nullement d'y répondre : c'était ma façon à moi de me faire « chinoise », un peu, quand même. Comme le pense Zhuangzi 庄子 : «Dans le plus grand Tao, rien ne s'énonce; dans la plus grande dispute, rien ne se dit; la plus grande bonté n'est pas bonne, la plus grande humilité n'est pas indigente, le plus grand courage n'est pas agressif. »

J'ai toujours été surprise par les attaques contre les jeunes maoïstes de cette période, supposés incarner le totalitarisme le plus irresponsable, quand ce n'est pas la criminalité la plus sanguinaire. Je n'ai pas connu ce genre de « maos ». Notre intérêt pour la Chine, dont ce livre est issu, me paraît, avec le recul, comme une des premières fissures dans le « mur de Berlin» : le monde d’après-guerre coupé en deux blocs  est en faillite,  disions-nous en substance. La globalisation était  déjà en cours dans nos  pensées et nos comportements ; et nous contestions d’emblée son universalisme  banalisant. L'homme et la femme, l'esprit et le corps, la voix et le geste, l'oral et l'écrit n'étaient pas divisés de la même façon dans les différentes civilisations ; et la «pensée chinoise» (ou plutôt l’expérience chinoise) dévoilait, à nos curiosités avides, d'autres potentialités pour le désir, pour le sens et pour la politique.

 Au retour, je me détachai pour longtemps de toute politique, en m'efforçant de chercher des réponses à mes interrogations dans l'intime : l'inconscient, la maternité, le roman. Je reste néanmoins persuadée qu'une modification du régime même de la politiquepasse nécessairement par ces refontes culturelles auxquelles nous invite le continent encore énigmatique de la civilisation chinoise, qui, j’en suis convaincue, demeure vivant sous la nouvelle occidentalisation, technologique et consumériste actuellement en vigueur. Si la «diversité» ne reste pas lettre morte dans la globalisation en cours, prêtons attention à la culture des autres, et surtout à celle de la Chine.

 Dans cet esprit, ayant créé en 2008 avec un groupe d’amis le  « Prix international Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes », nous l’avons attribué en 2010 à deux femmes chinoises, la juriste Guo Jianmei 郭建梅 et la vidéaste et femme de lettres Ai Xiaoming 艾晓明, pour leurs œuvres en faveur des droits des femmes qui s’inscrivent dans une  longue tradition chinoise de combat contre l’obscurantisme et pour l’émancipation et la créativité féminines.

Tout le monde sait désormais que la Chine sera la première puissance économique du prochain millénaire. Nul ne sait, en revanche, si et comment les idéaux des droits de l'homme pourront rejoindre une tradition dont les pinceaux raffinés, et non moins tranchants, ont été remplacés par l’hyperconnexion numérique, mais qui n’ignorent pas nécessairement les exigences libertaires dont s’honore la culture européenne et leur donneront peut-être des développements  imprévisibles. Ces Chinoises, dont j’ai tenté de saisir la mémoire ancestrale et l'élégance fuyante, seront-elles tout bonnement les « managers » les plus accomplis du « nouvel ordre mondial », ou bien parviendront-elles à l'infléchir vers plus de subtilités, de différences, d'harmonies ? Je reste attentive, quant à moi, aux jeunes Chinois et Chinoises qui viennent à Paris pour étudier les molécules et les atomes, mais aussi pour lire Pascal et Diderot, Colette ou Sartre. Ils n'ont pas moins à apprendre de nous que nous d'eux. La liberté est à réinventer, par eux non moins que par nous, à partir de ces échanges.

Les futurs archéologues de cette liberté à recréer remonteront jusqu'à nous, quand ils feront l'histoire d'une rencontre que les jésuites avaient entamée, que la mondialisation actuelle prétend banaliser, et que seules les tentatives risquées d'un rapprochement culturel rendront, à la longue, possible.

       

3. Europe/Chine : réhabiliter la culture dans une nouvelle philosophie politique

Une quatrième crise se confirme, sous-jacente aux crises financière, économique et sociale : la crise de civilisation, métaphysique, anthropologique.  Et la nécessité s'impose d'inventer une nouvelle philosophie politique.

Fédérer la multiculturalité ne signifie pas mettre les cultures « à portée de main » sur Internet ou à l'Exposition universelle de Shanghai,   « foire aux diversités » et « spectacle généralisé ». A force de s'empiler les unes sur les autres dans une tolérancepolitically correct, les cultures perdent leurs spécificités, leurs interprétations spécifiques dans la vie psychique de chacun,  leurs fécondations mutuelles. Prenons garde : une banalisation des diversités en résulte, en passe de devenir le nouveau « mal radical ». Plus sournois que le « heurt des religions », plus difficile à défaire parce qu'il réduit l’expérience de  penser en  « produits » du marché, il facilite l'automatisation en cours de l'espèce humaine.

   C'est dans ce contexte que le « Sommet transculturel Europe/Chine », organisé par la Commission européenne à Bruxelles les 6  et 7 octobre 2010, prend tout son sens. Avec la présence  du Premier ministre Wen Jiabao, du président du Conseil européen  Herman Van Rompuy et du président de la Commission européenne  José Manuel Barroso,   nous étions une trentaine d’artistes, écrivains, philosophes européens et chinois pour insister sur la possibilité et l’urgence d’ouvrir un chantier permanent de rencontres culturelles  Europe/Chine. Pourquoi ?

D'abord, parce que c'est dans le continent complexe de la culture européenne, malgré et peut-être à cause de ses excès, voire des crimes commis et abjurés, qu’est en train de s'élaborer une mise en question de la « culture spectacle », de l'« animation culturelle » et de cette « culture foire aux diversités » qui tend à banaliser le fait culturel lui-même. Ensuite, et surtout, parce que la Chine comme l'Europe ont besoin d'affirmer leur autonomie politique et économique, en l'appuyant sur le caractère spécifique de leur culture, de décomplexer leur héritage civilisationnel par une analyse approfondie de leur mémoire culturelle et sa « transvaluation » (Nietzsche).

 C'est aux sciences humaines et sociales, avec la participation de chercheurs européens et chinois, qu'il revient de définir et d'approfondir quelques axes d'échange prioritaires entre les diversités de nos cultures, telles que nous les imposent la mémoire des deux civilisations et l'actualité internationale. Voici quelques-unes de ces problématiques axiales :

- Qu'est-ce qu'une identité nationale et culturelle ? L'Europe a inventé la nation et l'a ensuite léguée au monde globalisé. Si le nazisme a entraîné avec forte raison la condamnation du nationalisme, il apparaît qu’ignorer l'identité nationale, c'est exposer les peuples à une véritable dépression dont les conséquences se reconnaissent dans les crispations identitaires. Les échanges entre l'Europe et la Chine pourraient mettre en évidence la portée et les limites de cet antidépresseur qu'est le nationalisme, de telle sorte que les nations se redéfinissent selon les principes d'une gouvernance multipolaire.

 Au culte moderne de l'identité, la culture européenne oppose une quête identitaire toujours à recommencer. Ce questionnement, porté auprès de nos partenaires chinois, pourrait porter un éclairage  sur les revendications ethniques et nationales au sein de leur immense continent. A la condition toutefois que nous soyons en mesure d’assumer les évolutions inouïes auxquelles doit faire face le continent européen. Le futur Européen sera-t-il un sujet singulier, au psychisme intrinsèquement pluriel parce que polyglotte, ou un sujet réduit au globish english ? C'est dans cette perspective que se posent dans la Chine elle-même autant la question des langues régionales que celle de la place des langues étrangères dans l'enseignement face à la globalisation.

- La différence entre les deux modèles dominants de la culture dans le monde occidental, le nord-américain et l’européen, est devenue sensible avec la chute du mur de Berlin en 1989. Ces deux modèles sont fondés surdeux conceptions de la liberté, à la fois différentes et complémentaires. L’un, issu de Kant et du protestantisme, privilégie la liberté comme  « auto-commencement », qui culmine dans la « libre entreprise ». L’autre privilégie  la quête identitaire, valorise la singularité, à l’encontre des certitudes et de l’ « unanimation » qu’imposent les impératifs économiques. La société européenne, avec et malgré ses crises endémiques, n’est pas en retard mais en avance sur la crise mondiale, dans la mesure où elle tente de se construire au sein de la globalisation, mais sans pour autant se soumettre à la toute-puissance du libéralisme qui réduit l’être humain à son seul statut de consommateur.

- L'attrait qu'exercent les religions et les spiritualités sur les consommateurs de la globalisation, européens aussi bien que chinois, apporte sans nul doute la possibilité d’une « transvaluation » des cultures, un rapprochement nécessaire. Cette problématique commence à se faire entendre, comme en témoigne la création de l’Institute for Advanced Study in European Culture à Shanghai 欧洲文化高等研究院de l’Université Jiaotong à Shanghai qui ouvre des recherches sur ces sujets difficiles avec  une forte coopération européenne.

- La place de la femme et du féminin dans la tradition chinoise, du taoïsme et du confucianisme en passant par le socialisme chinois et le marxisme, confère aux femmes chinoises un rôle décisif dans le développement actuel du pays. Quelle différence avec la situation des femmes dans d'autres parties du monde ! Et quelle longue marche reste encore à faire ! La culture de la maternité, la place de l'enfant, ou encore celle de l'égalité politique et professionnelle dans l'esprit d'une complémentarité entre les deux sexes sont de toute évidence des thèmes centraux, sur lesquels l'expérience chinoise et l'expérience européenne ont beaucoup à apprendre mutuellement.

         

4. Cinquante ans… et après ?

 Cinquante ans après l’établissement des relations diplomatique France-Chine, la vitesse de la transformation chinoise fascine et interroge. Mes contacts, hélas trop rares, avec les intellectuels  chinois, m’ont convaincue que des nouvelles variantes de l’art de gouverner se cherchent en Chine, avec et à travers l’écart entre dynamisme économique et pesanteurs institutionnelles, qui menace la cohésion sociale.  Au-delà des mots d’ordre tels qu’ « ascension pacifique », « société harmonieuse », « Beijing consensus », une nouvelle voie sociopolitique ne sera possible qu’en libérant la circulation de la parole. Et à condition qu’ « harmonie » - en accord avec la leçon confucéenne - ne se confonde pas avec « conformité », et que l’art de gouverner cultive la diversité, à l’instar de l’art musical et culinaire, intégrant la polyphonie des voies et des saveurs.

En Europe comme en Chine, le nationalisme  surgit lorsque le débat politique est frustré ou dans l’impasse ; la corruption  explose  quand la violence, ne trouvant pas de sens dans le projet culturel ou politique, s’engouffre dans le « commerce » et la « guerre » ; et la pollution nous étrangle quand l’appât du gain fait oublier toute justice… Ces fléaux nous sont communs. Que faire 

« La loi ne tombe pas du ciel, n’émerge pas du sein de la terre ; surgie de la société, elle fait retour à l’individu pour qu’il se corrige  de lui-même. »  N’est-ce pas une sorte de sagesse humaniste à la chinoise que formule ainsi votre Wenzi 文子?

Le troisième millénaire ne sera pas  s’il n’ose pas cette continuelle refondation de l’éthos politique, qui consiste  à former - sans discontinuer - le citoyen dans chaque Chinois, dans chaque Européen, dans chaque être parlant. Pour harmoniser (au sens confucéen ci-dessus du terme)  l’individuel et le collectif, le singulier et l’universel… Rappelons tout simplement aux bureaucrates, de Bruxelles et de Pékin, d’ouvrir leur réunion en réfléchissant sur l’étymologie des caractères dans le mot chinois « gouverner » : zheng zhi 政治 : endiguer et canaliser les eaux débordantes (des passions humaines, des techniques, des flux et vibrations cosmiques…). 

Permettez-moi de finir sur un ton grave. Comme beaucoup d'entre vous, je suis souvent désespérée par la dévastation calculatrice des esprits, par l'automatisation techniciste de notre espèce humaine, par l'apocalypse écologique. Mon voyage récent en Chine ne m'a pas délivrée de ces inquiétudes, loin s'en faut. Mais pas plus une autre guerre mondiale qu’une nouvelle foi ne pourront nous sauver. Il nous reste à inventer une philosophie politique qui donne toute sa place à la rencontre culturelle. Mieux : qui l'installe dans l'intimité de chacun. Ce pari n'est pas un optimisme de façade affiché en désespoir de cause. Il doit être à la hauteur de ces dangers qui nous assaillent de toute part. Mais je le désire aussi à la hauteur des latences de nos deux cultures, dont nous sommes capables aujourd'hui d'apprécier aussi bien les risques que les promesses.

 

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